Par Prosper ABEGA*
Les résultats du vote français aux élections européennes étaient annoncés le 9 juin 2024 à 20 heures. Le même soir, peu avant 21 h, Emmanuel Macron, Président de la République française, prononçait la dissolution de l’Assemblée Nationale. Cette décision de dissolution a surpris et sidéré les français ainsi que les observateurs de la chose politique à travers le monde. Monsieur Emmanuel Todd, historien, enseignant et anthropologue français, évoquera une dissolution quasi coup d’État.
Enfermés dans une nouvelle campagne électorale des législatives, à bref délais, les partis politiques français de gauche informèrent le même soir de leur union sous la bannière dite du Front Populaire.
La confusion politique qui s’en est suivi fut telle qu’elle n’engendra que des perdants. Elle ne manqua pas de susciter une schadenfreude (joie malsaine du malheur d’autrui) immédiate. Une joie mauvaise d’une partie du monde observant ce qui lui apparaissait comme des déboires politiques français s’exprimait en sourdine. Le sud global qui se plaint de subir de façon irrépressible les leçons de démocratie et de gouvernance de l’Occident prenait plaisir à observer la France se débattre dans des querelles politiques d’une extrême perfidie.
Monsieur Macron a taxé le nouveau Front Populaire de « totalement immigrationniste ! » ; laissant entendre que lui, Président des français, n’était pas adepte d’une politique favorable à l’immigration. L’utilisation, par le Chef de l’État français, de ce néologisme péjoratif apparu dans les milieux politiques français d’extrême droite montre que les idées de ce bord politique influencent les milieux politiques français et même européens.
« Un rapide examen de la politique menée dans l’hexagone et dans l’Union européenne démontre qu’imprégner par des débats de longue date sur l’immigration, les états occidentaux ont organisé une mise à l’écart des personnes indésirables sur leurs sols ».
C’est ainsi par exemple qu’à l’automne 2005, le Monde a découvert les migrants subsahariens pris au piège. Cantonnés de longs mois dans la clandestinité et la misère au Maroc ; se cachant dans les forêts en attendant de pouvoir pénétrer en Espagne.
Des dizaines d’entre eux sont tombées, tentant de prendre d’assaut la frontière, en terre africaine, de ce pays européen, sous les balles de l’armée marocaine.
Ces images choquantes et insoutenables n’ont de façon surprenante soulevée qu’une indignation quasi imperceptible en Europe. Le sud dit global, comme à son habitude, n’a pas davantage officiellement réagi ; Le silence des autorités de cette partie de la planète ne doit cependant pas être confondu avec celui, apparent, de sa population dont au demeurant personne ne sonde l’opinion. L’aphasie notée ne saurait être, en effet, interprétée comme une acceptation tacite de violences jugées illégitimes. Ces populations y ont vu l’exécution d’une sous-traitance, l’accomplissement d’une basse besogne « sur commande » de l’Union européenne. Les uns et les autres ont bien compris que ce pays honorait à sa façon et avec ses méthodes les conventions de gestion, sur son sol, de l’immigration en direction de L’Europe.
Quelles réactions auraient été celles du Monde et notamment de l’Occident si ces hommes tués, par balles, par des autorités étatiques, avaient été allemands, français, suédois ou nord-américains ? Chacun peut avoir, ici, sa réponse à cette question ! Quelle que puisse être notre opinion, il y a bien longtemps que les populations d’Afrique subsaharienne ont intégré que leurs congénères européens et quelques fois maghrébins considèrent que toutes les vies ne se valent pas.
Les peuples d’Afrique Noire ruminent, en effet, que les leurs sont depuis des siècles, pris pour quantité négligeable. Le sud dit global, en celui-ci compris l’Afrique toute entière et l’Afrique Noire en particulier, fustige ce qu’il qualifie de double standard occidental fait d’arrogance, de partis pris, de valeurs sur l’égalité et la liberté placardées comme principe absolu sur son territoire au bénéfice quasi exclusif uniquement de ses propres citoyens.
« Les populations du sud ne supportent, en effet, plus le mépris dont elles s’estiment victimes, et ce, depuis des siècles. »
Une grande partie des évènements géopolitiques survenus ces dernières années en Amérique centrale, en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est et en Afrique trouve son fondement premier dans cette quête de reconnaissance.
Le drame automnal de 2005, relaté ici, qui a pu, entre temps, connaitre une ou plusieurs réitérations, a révélé de plus, à ceux qui l’ignoraient, un phénomène bien connu et parfaitement documenté, celui de l’externalisation par l’UE de sa politique de contrôle de ses frontières.
Des camp-tampons ont été créés au Maroc, en Algérie, en Libye, en Ukraine, en Turquie… Ils forment aujourd’hui les vraies frontières européennes.
Les pays occidentaux, nous l’avons déjà écrit ici, sont atteints de ce que nous percevons comme une pathologie dont il convient de déplorer la propagation : la phobie de l’immigration ; cancer dont les métastases les plus « perceptibles » sont la xénophobie. Année après année, les digues rompent. La parole se libère, le discours politique s’y nourrit, les personnes, pourtant françaises, dont les visages pourraient laisser entrevoir des origines étrangères, se sentent mal à l’aise, depuis la dissolution, elles sont l’objet d’injures racistes. Que faudrait-il donc faire afin que l’égalité tant prônée soit réelle ? Le sentiment d’insécurité (oui, il est bien réel du côté de ceux qui ont des origines étrangères) créée alors un réflexe compréhensible d’autoprotection générant un communautarisme qui, à son tour, finit par exaspérer une partie de la population : une situation à bien des égards paradoxale et schizophrénique dans une France que beaucoup considèrent, à raison, du fait de son histoire notamment coloniale qu’elle est un laboratoire convaincant du vivre ensemble. On pouvait en effet, jusqu’ici, y être juif, blanc, noir, asiatique, arabe, métis… Mais français et uniquement français d’abord.
*Par Prosper ABEGA : Avocat et Chroniqueur géopolitique
[…] la première partie de cette contribution publiée sur NewsAfrica24, lundi 21 juillet 2025, il était question de la « dissolution […]