L’ouvrage paru en décembre 2025 chez Présence africaine, à Paris, est un plaidoyer sans concession pour la restitution aux Africains des œuvres d’art spoliées. À lire absolument.

« Matanga, maître de parole et figure lumineuse de l’Église de Papa Isaïe, sombre sans prévenir : sa langue s’éteint, ses jambes se figent, son regard se trouble. Aucun médecin n’y comprend rien. Aucun remède n’agit. Tous sentent pourtant qu’il ne s’agit pas d’une maladie… mais d’un châtiment venu d’ailleurs. Dans la communauté, un mot circule, lourd d’espoir et de crainte : le Nzonzi ».  Les premières phrases de la quatrième de couverture, plantent clairement le décor. L’instrument dont il est question dans ce récit peu ordinaire, est lui-même loin d’être banal. « Cette flûte miraculeuse, dont les sons arrachent les esprits malins et réveillent les corps engourdis, n’a pas été utilisée depuis des années. Et pour cause, elle a été volée par un missionnaire français. La retrouver implique de replonger dans des zones où même les anciens ne s’aventurent plus. Weté, adolescent discret mais déjà lié au monde invisible, en reçoit la mission alors qu’il part faire ses études en France. Il doit apprendre à lire les signes, décrypter la parole des ancêtres, traverser les rituels nocturnes où les chants s’élèvent assez haut pour secouer les morts eux-mêmes. Perdu dans la vie urbaine de Caen, l’histoire ne suit pas le parcours qu’il avait imaginé, dévoilant alors des mystères et des révélations inattendues », note encore le résumé de la dernière page, avant de conclure : « Dans cette aventure initiatique puissamment poétique, Christian Kader Keita offre une plongée inoubliable dans l’âme Kongo — là où la parole guérit, où les ancêtres veillent, et où chaque être porte la promesse d’un monde à réparer. »

293 pages, 18 chapitres

Avant d’entrer de plein pied dans le contenu de l’ouvrage, paru courant 2025 chez Présence Africaine, il n’est pas superflu de s’arrêter un moment sur la couverture. De couleur à dominante marron sur fond clair, la première de couverture présente le portrait d’un homme de type Africain, habillé d’un tee-shirt aux motifs culturels du berceau de l’humanité, en pleine méditation, le visage lumineux de sérénité, les traits détendus, portant la main droite au niveau de la tempe et tenant délicatement le Nzonzi, une flûte, des bouts de doigts de la main gauche. Un instrument vraisemblablement de fabrication artisanale, décoré par des cauris coquillages au milieu, juste avant les trous percés pour que le joueur puisse souffler, ainsi que des anneaux tricolores vers le bas et terminé par des poils vers le haut comme pour fermer l’embout. Cette couverture porte des textes dominés par la couleur blanche pour les nom et prénom de l’auteur ainsi que le sous-titre, alors que le titre, avec une police de caractère plus importante, est écrit en jaune, pour se laisser voir au premier regard. Les premières pages, avant le texte proprement dit, des dédicaces surtout familiales, puis les remerciements et des citations de penseurs à l’instar de Amadou Hampâté Bâ, Frantz Fanon, Michel Leiris ou le Pr André Langaney, précèdent l’avant-propos utile qui explique notamment la polysémie du mot Nzonzi. « Les mots sont les fruits de l’arbre à palabres. Ils pénètrent au fond de chaque âme, crèvent les yeux et allègent les cœur », note le narrateur, ajoutant que « Chez les Kongo, la flûte se nomme « mpungi ». Dans la petite communauté de Papa Isaïe, une flûte est exceptionnellement surnommée le « Nzonzi » à cause de ses pouvoirs mystiques ». Le corps du texte est composé de dix-huit chapitres et autant d’histoires autour du « Nzonzi », depuis « Quand le rêve se fracasse », « La marche des fidèles », « Le culte de guérison », … Jusqu’à « Un musée pour le Nzonzi », « Le dénouement » et « Le retour ».

Engagement pour la restitution

Un récit alerte, captivant, à la manière d’un conteur qui raconte une histoire à plusieurs volets, l’auteur nous transporte dans un voyage à la fois initiatique, historique, culturelle et spirituel, à travers le souffle du Nzonzi. Cette flûte miraculeuse, chargée par l’âme des Ancêtres du peuple du Kongo, pour accomplir des prouesses qui dépassent l’entendement, et spoliée du temps de la colonisation française pour être exposée au Musée du Quai Branly, à Paris, doit réintégrer son environnement originel, grâce notamment à l’action diplomatique de Weté, Sanmelé et tous ceux qui y ont cru. Une restitution qui pose néanmoins des problèmes de fond, surtout qu’elle intervient alors que le maître du Nzonzi, Malonga, s’en est allé rejoindre les Ancêtres deux semaines plus tôt. « Cette flûte profanée dépourvue de sa charge sacrée n’est plus qu’un simple objet. Son aura mystique est désormais anéantie par une tragédie : la mort de Malonga », dira Nganga Nzambi à Weté au moment où il ramène la flûte à Brazzaville. Il ajoute : « Soufflez dans cette flûte avec toute la force d’un lion, vous n’atteindrez jamais cette vibration hypnotique qui guérit. Elle n’y est plus ! ce qui appartient à l’humanité ne peut prétendre à l’éternité que la voie de la transmission. Si l’on tronque tout lien de transmission, en privant définitivement les producteurs de leur objet, par suite d’un vol ou d’une spoliation, l’énergie cesse de circuler, et le lac, dépouillé de sa puissance, se métamorphose en désert aride ». La France a certes adopté le 9 mars 2026, une loi-cadre sur la restitution aux Africains des œuvres d’art spoliées, mais cette restitution reste sous conditions.

Par Jean-Célestin Edjangué à Paris

*Christian Kader Keita Le Nzonzi. La flûte désenchantée, 293 pages, Présence Africaine, décembre 2025, 18 euros.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *