Présidente de la Fondation Rubisadt, installée au Cameroun, à Douala, et qui travaille depuis décembre 2000 à former les jeunes filles à réussir dans les filières les plus recherchées, elle était de passage à Paris où nous l’avons rencontrée. Elle explique, dans cet entretien exclusif, la genèse de son projet, fait le bilan de deux décennies de fonctionnement et annonce des initiatives à venir. Sans complaisance ni langue de bois. Lisez plutôt.

Madame, bonjour, vous pouvez vous présenter ?

Je suis Florence Tobo Lobè, chimiste de formation, mais j’ai suivi après mon bac des études aux États-Unis à Wellesley collège (Massachustts). C’est un libéral art éducation qui a une approche holistique de la formation. C’est pour cela que quoi qu’étant scientifique de formation, j’ai eu des bases très solides en sociologie, psychologie, économie, histoire de l’art, histoire de la vie… C’est ça la formation de l’école art. On n’étouffe pas votre créativité, ni votre curiosité, encore moins votre capacité à prendre des initiatives. D’où la Fondation Rubisadt. Je suis par ailleurs experte assermentée auprès des tribunaux de Douala en assainissement, en industrie chimique et pour les problèmes de l’eau, j’ai représenté et représente souvent l’Afrique auprès des chefs d’État pour les problèmes liés au réchauffement climatique, à la problématique du genre, à la position des femmes dans le système bancaire. Je suis contre cet étalage de ce qu’on a fait ou n’a pas fait. Je suis plus pour la restitution des savoirs faire afin d’inspirer davantage de filles dans les STIAM (Science, Technologie, Ingénierie, Arts et Design, Mathématiques).

Vous êtes la présidente de la Fondation Rubisadt, créée en décembre 2000. D’où vient l’idée de ce projet et de quoi s’agit-il exactement ?

Je peux ramasser cela en évoquant ma frustration à mon retour des États-Unis, du CNRS où j’ai passé toutes les recherches pour ma thèse. En 1973, j’ai été maître-assistant (chargée de cours) à l’Université de Yaoundé. Et j’ai été vraiment frustrée de voir la manière de concevoir l’enseignement était restée la même que lorsque j’étais petite élève au lycée. C’est-à-dire, la récitation, la copie carbone des pensées et solutions des autres. Je me suis dit, ce n’est pas possible, il faut faire autre chose, parce que c’est bien de critiquer, mais que propose-t-on ? Et dans ce qu’on propose, qu’est-ce qui peut être Adopté ? Rejeté ? Je suis sûre, que le véritable développement de l’Afrique et du Cameroun se fera aussi et même surtout par les femmes. Parce que nos sociétés sont tenues par des femmes. Et que, si actuellement, nous vivons le chaos que nous connaissons parce que, on est comme à la croisée des chemins, on a encore affaire à des femmes qui n’ont pas confiance en elles-mêmes et qui vivent un apparat de bling bling inutile et même qui les dessert. J’en veux pour preuve que certaines jeunes femmes qui viennent me parler, quand je les écoute, alors que ce sont de brillantes ingénieures, financières, … Elles pensent encore que pour progresser dans leur carrière, il faut se soumettre à la promotion canapé. Ça me révolte ! On peut faire un choix de vivre dans le libertinage, ce n’est pas mon problème, je ne fais pas de jugements moraux. Mais je ne peux pas accepter qu’une femme compétente, professionnellement qualifiée, puisse encore ne pas avoir suffisamment confiance en elle-même pour faire d’autres choix. C’est donc l’une des raisons qui m’ont fait m’intéresser aux femmes. Deuxièmement, ce sont les femmes qui sont ministres de l’Intérieur, des affaires étrangères… au sein de leur famille. On a vraiment besoin de leur offrir l’instruction et l’éducation, développer des qualités et valeurs qui deviennent des choix orientés à rehausser leur formation de base. Comment les former dans les matières scientifiques ? J’ai développé, avec mon équipe, une méthodologie d’enseignement et d’apprentissage des matières scientifiques qui se base sur l’appropriation des concepts, leur application en laboratoire et leur applicabilité par des procédés technologiques dans les unités de production en usines. Le côté technique, ce n’est pas le plus difficile. Le plus difficile, c’est d’amener ces filles, à savoir ce qu’elles sont ; quels sont leurs rêves ? Comment les atteindre par compétences et par passion ? De quels outils elles doivent s’équiper pour fédérer les autres et développer les synergies pour développer leur pays. On a privilégié des humanités, mais on n’a pas amené nos jeunes filles à développer les compétences personnelles pour être honnête, avoir des valeurs éthiques dans la vie de tous les jours. Et ça, il ne faut pas qu’on vous l’impose. Il faut que ça émane de vous-même. Dans l’éthique, on leur apprend à développer la confiance personnelle, à définir ce qu’elles sont et ce qu’elles veulent faire dans leur vie, toute leur vie. Ça nous permet aussi de développer ce que les anglais appellent le teamwork, parce qu’on ne peut rien faire tout seul. Ça permet de développer, en même temps, la conscience qu’on est un maillon d’une chaîne et que si le maillon tombe, toute la chaîne s’écroule. C’est ça la solidarité. On ne l’applique pas sur un mur, on la vit parce qu’on y croit. Et de savoir que ce n’est qu’en fédérant et en mutualisant les connaissances des uns et des autres, au prix certainement de petites querelles normales qui alimentent la progression personnelle et collective, que ce n’est que comme ça qu’on peut arriver à démarrer de gros projets. À ce propos, je suis très remontée contre la mode qui veut que chacun veut être petit entrepreneur, avec de petits projets. Comme si on développe un pays, un continent avec de petits projets. Aucun pays ne s’est développé avec seulement de petites entreprises. Il nous faut une volonté politique pour de grandes entreprises stratégiques de décollage des économies au Cameroun pour envisager dans l’élan panafricain des structures tel l’ancien Air Afrique et aujourd’hui dans le numérique, l’exploitation minière par exemple.

On imagine que ce que vous dites pour le Cameroun, en matière de développement et de projets, est d’autant plus vrai pour l’Afrique ?

Il faut que nous commencions à réfléchir à l’après-survie. C’est un très gros problème que nous, Africains, devons résoudre. Quand j’étais jeune étudiante, je n’ai jamais senti mes camarades sénégalaises, burkinabè, béninoises, congolaises…nous étions tous panafricaines. Mais, bien sûr, chacun savait d’où il venait. On ne peut savoir où on va si on ne sait pas d’où on vient. Mais nous savions aussi que nous devions voir grand, bien au-delà des entités locales ou territoriales. Je me souviens de cette anecdote, lors d’un colloque au Qatar, où on parlait des problèmes d’électricité, de distribution de l’énergie en Afrique, nous avons appris que le grand fleuve Congo, grâce à sa puissance à produire l’énergie hydro-électrique en abondance, pourrait à lui seul alimenter toute l’Afrique centrale en la matière. Je me suis levée et je me suis dit est-ce que nous ne pouvons pas, pour une fois, mettre nos moyens en commun pour qu’en sortant d’ici, on arrive à ce que le Congo alimente effectivement l’Afrique centrale. Silence de mort dans la salle. Ça n’intéressait personne, alors que tout le monde savait que c’était pertinent.

La Fondation Rubisadt aura 22 ans en décembre 2022. Quel bilan dresser et quelles sont les difficultés que rencontre la Fondation Rubisadt. Comment pensez-vous les résoudre ?

J’avais des objectifs bien précis. Les sept premières années, je voulais d’abord que la méthodologie soit bien assimilée. Certains m’ont dit « Madame, je ne comprends toujours pas la méthodologie recherchée ». Les filles que j’ai formées avec mon équipe, occupent les postes de cadre dans les entreprises où elles travaillent ou alors, elles ont créé leurs entreprises. Le bilan est le résultat des personnes formées. Comment elles vivent en tant qu’épouses, compagnes, mères, professionnelles, dans leur travail… à Singapour, aux États-Unis, en Europe ou au Cameroun, en Afrique, on leur demande toujours où elles ont été formées. Deuxième chose, nous avons voulu signer des conventions avec des universités, des grandes écoles, dans chaque région du monde. Ce qui a été fait au Canada, à Créteil en région parisienne, l’Université de Virginie, l’université de Douala. Un projet que nous avons monté qui nous a permis de fabriquer un robot minier auquel s’est intéressé Schloomberger. Je dis aux filles d’exploser leur cerveau, faites exploser vos initiatives, le cerveau n’a pas de limite et n’attendez pas que quelqu’un d’autre vienne vous dire ce que vous devez faire.

Cela dit, les difficultés existent. Personne ne peut les nier. Mais je dois d’abord dire que le gouvernement camerounais soutient notre projet. Il nous a donné un local où nous avons installé le siège de la Fondation à Bali, à Douala. Les gens ne comprennent pas que vous puissiez de manière volontariste changer les choses. Il y en a qui pensait que nous étions une secte. Plus sérieusement, l’argent, c’est le nerf de la guerre, le moyen nécessaire pour le bon fonctionnement de tout projet. Et comme nous envisageons de construire un centre international pour former les jeunes filles de demain avec les profils les plus recherchés, il faut de l’argent pour construire ce centre. J’espère qu’il y aura des personnes qui voudront nous aider dans ce sens.

Entretien mené par Jean-Célestin Edjangué à Paris

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