Camerounaise d’origine, vivant à Genève, en Suisse, réalisatrice d’un premier film « L’autre moi », un long métrage, dont la sortie est attendue dans quelques mois, elle raconte les difficultés qui ont jalonné le projet.

Comment devient-on réalisatrice en Europe quand on est né au Cameroun ?

Mes premières expériences du monde artistique se font à la maison des jeunes et des cultures de Douala.  Au départ, je m’y étais inscrite pour faire de la musique, mais au gré des rencontres et notamment avec M. Eric Delphin Kwegoue, un excellent moniteur, comédien et metteur en scène, j’ai fini par faire plutôt du théâtre et de la danse afro contemporaine. Il savait transmettre sa passion et son amour pour les arts de la scène. Ainsi, à l’époque, nous participions à des festivals dont un qui m’avait particulièrement marqué, « Théâtralement votre » qui regroupait les établissements secondaires de la place et les jeunes amateurs. Je suis, par la suite, avec l’avènement de la télévision au Cameroun, retenue pour participer à des sketchs sur STV ou j’ai participé à « la Minute du rire » avec le Cardinal Aristide 1er, mais faire rire le public à la télévision n’était pas fait pour moi et mon aventure dans ce genre aura été de courte durée. Par la suite, j’ai intégré VidéoPro, une structure qui formait aux différents métiers audiovisuels et où j’ai pu découvrir le montage vidéo, les aspects techniques derrière la production vidéo ou cinématographique, ce qui m’a vraiment ouvert à ce monde. Ce fut un stage très court, mais décisif pour la suite. Je quitte donc le Cameroun quelque temps après pour la Suisse où je fais un court passage au conservatoire où je fais encore un peu de théâtre, mais pour une courte durée. Je me suis par la suite inscrite à une école de cinématographie où j’ai été formée comme réalisatrice donc mettant la main dans la majeure partie des métiers du cinéma, sachant que le réalisateur est un chef d’orchestre et devrait avoir une idée de tous les différents métiers de son orchestre.

Vous êtes informaticienne de profession. Comment parvenez-vous à concilier votre travail avec la passion de l’image ?

Effectivement, je suis informaticienne, et j’exerce dans la sécurité informatique, c’est mon métier et un rêve d’enfant que j’ai pu réaliser après mes premiers pas dans le cinéma. Les aspects techniques derrière les métiers du cinéma comme cadreuse ou cheffe opératrice ont toujours été ceux vers lesquels j’étais attirée. Les aspects techniques de précision et de créativité que l’on trouve au cinéma se retrouvent également dans l’informatique, ce qui me permet de faire le lien entre les deux, mon métier et ma passion. Dans le métier aujourd’hui, il y a de plus en plus besoin des deux compétences, le cinéma faisant de plus en plus appel à l’informatique et j’espère pouvoir contribuer à l’essor de ces passerelles dans nos contrées africaines. On observe de nos jours beaucoup de grands films qui sont tournés en studio avec pour élément principal les nouvelles technologies, mon rêve est de pouvoir maitriser ces compétences et en pratiquer dans mon pays afin de contribuer à donner une autre image au cinéma camerounais et même africain.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pendant le tournage qui s’est déroulé en plusieurs phases ?

Les difficultés de « L’autre moi », il y en a eu tellement que si je voulais être exhaustive, on n’en finirait jamais. Le tournage de ce film commence en 2016 au Cameroun dans des conditions pas tout à fait optimales. C’était la première fois pour moi de travailler au Cameroun avec une équipe d’une trentaine de personnes. Compte tenu des pratiques locales, le planning initial n’a pas pu être respecté, seul 80% du travail prévu ayant pu être réalisé, mais nous avions l’obligation de retourner en Suisse, car nous devions profiter de l’été pour faire nos scènes extérieures. Ayant été formatée à l’image suisse, il a été difficile pour moi de comprendre certaines mentalités camerounaises. Lorsque dans notre plan de travail, il était prévu de commencer à 7h, certains arrivaient des fois entre 11 et 12h. Ces retards bien évidemment étaient un handicap pour l’évolution du projet. Au Cameroun, également, nous avons eu un souci avec les acteurs, le casting ayant été faits dans la précipitation, en plus du peu de temps que nous avions prévu pour les répétitions, j’ai été obligée de supprimer plusieurs séquences.

Revenus en Suisse, quelques jours avant le tournage, le chef opérateur que nous avions m’annonce qu’il est devenu musulman entre temps et qu’il ne peut plus travailler sur mon film. Nous voilà dans la mouise. Le chef opérateur est un élément capital pour la fabrication d’un film. Comment en trouver un à quelques jours du tournage ? Nous avons cherché sans succès, j’ai envie de dire, surtout avec les moyens que j’avais… Les scènes en Suisse devant se tourner en été, celui-ci était en train de nous quitter. Nous étions donc dans l’obligation de laisser passer l’année et se donner rendez-vous l’été d’après.

L’année suivante arrivée, le plan financier, ce n’était pas la panacée compte tenu du fait que le financement du film était entièrement personnel et les nombreux délais déjà connus dans le planning avaient fortement entamé et compromis le budget disponible. Il a fallu le concours de mes ex-camarades de l’école de cinéma pour pouvoir occuper les différents postes nécessaires au tournage et finaliser la partie suisse du tournage. J’ai eu la chance d’avoir des amis et collègues adorables, venant de la même école, nous étions tous multifonctions, nous avions tous appris les différents métiers du cinéma et avions eu l’habitude dans nos différents courts métrages d’occuper plusieurs postes. Toujours face à notre problème de chef opérateur, mon Scripte Thomas Rolli et ma Décoratrice Aileen Weiler m’ont appelé et posé la question suivante : « Combien de fois as-tu fait cheffe opératrice sur des courts métrages ? » J’ai répondu : Plusieurs fois. Ils m’ont donc dit : « Voilà, nous avons notre cheffe opératrice pour le tournage, on peut donc commencer ». Je ne vous cache pas que j’étais un peu désaxée. Je me suis dit : comment est-ce que dans un film, je vais être productrice, réalisatrice, actrice et cheffe opératrice ? ça ne relève pas du monde du réel ! Thomas m’a dit : « On est ensemble, on va tous s’y mettre et on va y arriver ». En ce qui concerne le tournage en Suisse, chacun des membres de l’équipe avait au moins 2 postes. Ma costumière Halima Vuille lorsque je m’inquiétais des finances pour nous nourrir pendant la période de tournage m’a dit : « On mangera les pizzas Mbudget » (sous marque du supermarché Migros). Et bien tout le monde a été d’accord avec ça et on mangeait des pizzas avec joie. Pour ce qui est de la postproduction, j’ai été confrontée à une insuffisance de financement et au souci de dépersonnaliser le film, ce qui m’a conduit à solliciter la collaboration de personnes rencontrées lors du tournage au Cameroun et que je croyais de confiance, mais qui malheureusement, à tour de rôle, ont trahi cette confiance en prenant des frais sans pour autant travailler sur le film. C’est quelque chose qui m’a profondément déçu, mais dont je n’ai pas souvent parlé et qui a fortement contribué à retarder la sortie du film (5 ans de retard) en plus de mes engagements professionnels qui ne me laissaient pas le temps d’aller au Cameroun pour m’en occuper directement. Dieu voulant, mon ingénieur de son au Cameroun, Hervé Guemete a finalement pris les choses en main et a pu sortir le film de certaines mains, et j’ai finalement dû faire moi-même le montage afin d’amener le projet à bout. Toutes ces péripéties ont bien entendu eu un impact sur la qualité du produit final qui n’est pas celle que j’avais espérée au départ, mais je suis extrêmement fière d’être passée par cet apprentissage, d’être arrivée au bout et de pouvoir présenter un produit consommable. Faire un film seul n’est pas une petite affaire. Malgré les difficultés rencontrées au Cameroun, avec cet apprentissage, je retournerai réaliser d’autres projets dans mon pays, ma terre de naissance, mais cette fois en me servant de l’expérience de L’autre moi. C’est notre pays, malgré les difficultés et les moralités moindres, il faut faire avec et travailler à ce que les choses s’y améliorent.

Recueilli à Paris par J.-C. Edjangué

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