Deux prix Nobel de littérature, Wole Soyinka (1986) et J.M.G. Le Clézio (2008), ainsi que Michel Boko, prix Nobel de la paix (2007), et de nombreuses personnalités du monde de la culture ont pris part, le 16 octobre 2026, au lancement des activités de la Maison des Mondes du Livre de Rabat. Pr Eugène Ebodé, administrateur de la Chaire des littératures et des arts africains, surnommé « Monsieur Afrique » à l’Académie du Royaume, a bien voulu répondre à nos questions.
L’Académie du Royaume du Maroc a lancé, le 16 octobre, les activités de la Maison des Mondes du Livre, dans une ville désignée Capitale mondiale du livre 2026 par l’UNESCO. Comment est né ce projet et quelle est son ambition ?
La désignation de Rabat par l’UNESCO, comme 26e ville Capitale mondiale du livre, en est le déclencheur. Mais le projet s’inscrit aussi dans l’histoire et le rayonnement international de l’Académie du Royaume du Maroc, qui célébrera l’année prochaine le cinquantenaire de sa création. Son Secrétaire perpétuel, le Pr Abdeljalil Lahjomri, a souhaité donner à ce label une portée durable, au-delà de l’événementiel, en créant une structure de dimension planétaire : la Maison des Mondes du Livre. Il s’agit de penser la bibliothèque dans une conception universelle, où les cinq continents deviennent des voisins et des partenaires, engagés dans une même dynamique de préservation, de circulation, de co-construction et d’édition de nouvelles formes de création littéraire. Parmi les innovations majeures figure un département transversal : la clinique littéraire.
En quoi consiste cette innovation ?
Elle s’inspire d’un principe fondateur de l’Académie, créée en 1977 par Sa Majesté le Roi Hassan II : être une institution attentive aux questions de son temps. Or, le nôtre est traversé par de profondes incertitudes et des bouleversements climatiques, géostratégiques, algorithmiques, océaniques et philosophiques. La clinique littéraire proposera aux jeunes publics une expérience de co-imagination et de transformation des textes, dans le respect des droits d’auteur et de la propriété intellectuelle. Auteurs, universitaires et éducateurs accompagneront de petits groupes d’élèves dans cette exploration des univers enchâssés de la littérature mondiale. La greffe littéraire prendra ou ne prendra pas ; l’essentiel est d’apprendre à regarder autrement les œuvres, à les habiter et à en faire surgir de nouveaux récits. Il ne s’agira évidemment pas de copier-coller, comme le ferait un simple exercice algorithmique ou un « ChatGPT », mais de revisiter « amu-reusement » – en s’amusant et avec la passion littéraire au cœur – la bibliothèque universelle. Jean-Marie Le Clézio, la rhumatologue Najia Hajjaj Hassouni et l’historien François-Xavier Fauvel sont déjà les tuteurs volontaires des premières Masterclass…
La présence du roi Tchanga Manga VI, qui représentait les Ekang-Beti à cette cérémonie, établissait-elle un trait d’union entre les traditions africaines et la modernité littéraire ?
Ce fut d’abord un heureux concours de circonstances, car d’autres personnalités africaines incarnent également cette vocation de préservation des arts anciens, notamment oraux, rythmiques et calligraphiques. Le discours de clôture du roi Tchanga Manga VI a été particulièrement bien accueilli. Il a rappelé la profondeur des relations bilatérales entre le Cameroun et le Maroc depuis les indépendances, ainsi que le rôle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI dans la promotion d’un multilatéralisme rénové, fondé sur la culture et la puissance des interconnexions. Il a même surpris l’assistance en convoquant l’esprit des ancêtres : s’adressant en langue beti à Tchanga Manga Ier, par-delà le temps et l’espace, il a sollicité la bénédiction de celui-ci sur son discours. Il a enfin reçu, avec émotion, le trophée de l’Académie, remis par le Secrétaire perpétuel.
Recueilli par J.-C. Edjangué

