Parti à l’étranger pour ce qui devait être un déplacement de quelques jours, le chef de l’Etat du Cameroun est en suisse depuis deux mois. L’analyse des médias d’origine africaine.
« La question de la vacance du pouvoir à la tête de l’Etat ne devrait pas se poser. Pour la simple raison que cette question est belle et bien encadrée par notre constitution qui précise clairement des conditions à partir desquelles on peut parler de vacance de pouvoir. À ce propos, en effet, la constitution parle de décès, de démission, d’empêchement définitif et tout ceci doit être préalablement et formellement constaté par le Conseil constitutionnel ». René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, répondait ainsi au micro de Rfi, à la question de Polycarpe Essomba sur le fait que l’opposition camerounaise exigeant la constatation de la vacance de pouvoir du président Paul Biya, en « court séjour à l’étranger » depuis le 7 juin 2026. Le sujet est bien évidemment dans les salles de rédaction, tant au Cameroun qu’en France où des journalistes Africains de la diaspora en parlent à l’envie.
« Le monde, un village planétaire »
« A l’heure des nouvelles technologies et des réseaux sociaux, la circulation des informations est tellement intense qu’il n’est plus possible de verrouiller l’actualité, surtout lorsqu’elle concerne le plus haut sommet de l’Etat. Au-delà de tout ce qui se raconte entre les détracteurs du pouvoir du président du Cameroun, Paul Biya, et ses fervents partisans, une vérité incontestable demeure : le sujet de la santé du chef de l’Etat Paul Biya. Parce que, sa présence prolongée à Genève, ne trouve guère d’autres justifications que des raisons médicales », soutient Ahmed Tidiane Diallo, correspondant en France de l’hebdomadaire guinéen « Le Populaire ». Il est persuadé que « l’état de santé du président Paul Biya va forcément susciter de vives inquiétudes et de spéculations au sein de l’opinion publique nationale et internationale. De toute évidence, le gouvernement actuel n’assumera pas la pleine transparence, il ne dira pas toute la vérité au peuple camerounais sur la réalité de la situation, si t’en est-il qu’il maîtrise parfaitement cette donnée ».
L’analyste politique, journaliste et essayiste attire l’attention sur la tentative de manœuvre que représentent les décrets pris par le président Biya, le 03 août 2026. « Les récentes nominations au sein de l’armée confirment encore la volonté du clan Biya de consolider le pouvoir pour contrecarrer les ambitions de ceux qui tenteraient de s’en emparer à la faveur d’une trop longue absence du Chef des Armées. En Afrique, le pouvoir s’appuie toujours sur l’appareil militaire, une forme de démocratie par les armes qui sert avant tout à dissuader les opposants », note-t-il, avant de souligner : « J’estime qu’il est temps pour qu’un changement se profile à l’horizon dans ce pays, pendant que le pouvoir est confisqué depuis près d’un demi-siècle au nom de la République. Toutefois, si les forces vives du Cameroun sont capables de changer ce paradigme selon les règles de l’art, elles doivent prouver au monde entier qu’une nouvelle génération est prête à se battre pour tourner la page d’un régime qui n’a que trop duré ».
« Une crise de transparence et de gouvernance »

Pour Jean Paul Oro, journaliste Ivoirien, « L’absence prolongée de Paul Biya à Genève présentée comme un “court séjour” qui dure près de deux mois, révèle une crise de transparence et de gouvernance au sommet de l’État camerounais. À 93 ans, son éloignement du pays alimente les interrogations sur son état de santé, sur la paralysie institutionnelle d’un système hyper présidentialiste, et sur les luttes de succession qui s’intensifient en coulisses ». Il pense que « pour un pays où le pouvoir repose presque entièrement sur la figure du chef de l’État, cette absence prolongée crée un vide politique réel, nourrit les spéculations et expose les fragilités d’un modèle qui n’a pas anticipé la transition. Au-delà du Cameroun, cette situation illustre un phénomène récurrent en Afrique ». Le président Biya a pourtant signé des décrets portant nominations dans l’armée. « Les nominations militaires signées par Paul Biya le 3 août 2026, alors qu’il est absent du Cameroun depuis près de deux mois, constituent un acte de pouvoir stratégique destiné à rappeler son autorité et à verrouiller l’appareil sécuritaire dans un moment de fragilité politique. La promotion de cinq colonels au grade de général de brigade, la réorganisation de l’état-major et le renforcement de la Garde présidentielle montrent une volonté claire, sécuriser les centres névralgiques de l’armée et prévenir toute initiative hostile dans un contexte où son état de santé et sa capacité à gouverner sont largement questionnés. Ce geste, loin d’être anodin, s’inscrit dans une logique de contrôle préventif ».
« La décrépitude et la fin d’un régime »

Et Jean Paul Oro de conclure : « Diriger un pays en étant si souvent à l’étranger est théoriquement possible, et pratiquement problématique, surtout dans un système hyper présidentialiste comme celui du Cameroun. Lorsqu’un chef d’État concentre l’essentiel du pouvoir décisionnel, son absence répétée crée un vide politique, ralentit l’action gouvernementale et alimente les spéculations sur sa santé, sa capacité à gouverner et la stabilité du régime ». Il n’en faut pas plus pour Mahamoud Djama, Directeur de publication de « La Voix de Djibouti », journal en ligne basé en région parisienne, pour s’interroger sur l’après-régime de Paul Biya. « Faire croire que le président est aux affaires et placer des officiers de confiance à des postes clés en cas de sa disparition, pour garantir une transition maîtrisée. Il ne fait pas de doute, nous assistons à la décrépitude de Paul Biya et de son régime. Alors, comment le président Paul Biya pourra-t-il aborder cette fin annoncée de sa vie et de son pouvoir ? Quel sera l’avenir du Cameroun ? Le régime prépare-t-il sa transition ? Si oui, celle-ci est-elle celle attendue par le peuple camerounais ? ». Autant de questions qui méritent réponses, pour le Cameroun, l’Afrique et le reste du monde.
Par Jean-Célestin Edjangué à Paris

