Le sous-sol continental regorge des richesses abondantes et variées. C’est aussi la région qui connaît une croissance économique soutenue depuis une bonne quinzaine d’années. Pourtant, les populations ne bénéficient pas vraiment de ses fruits…

L’histoire économique de l’Afrique et ses populations est un malentendu permanent. Avec 30 millions 500 milles km², de superficie, l’Afrique est le troisième plus vaste continent de la planète (après l’Eurasie et l’Amérique) et représente 6% de la surface terrestre, 20% des terres émergées et environ 16% de la population mondiale (1, 2 milliards sur les 7, 5 milliards). Une densité de 34 habitants au km² et 54 pays. Le continent dispose d’un potentiel de ressources naturelles et des matières premières à faire pâlir de jalousie bien des régions de la planète. 30% de tous les minerais de la planète, 40% de la production d’or mondiale, 10% de la production pétrolière mondiale, 60% du cobalt ou encore 90% du platine.

Le fléau du chômage

Pourtant, selon l’Indice du Développement Humain (IDH) du PNUD, 33 des 50 pays les plus pauvres de la planète se trouvent en Afrique. C’est-à-dire, on y vit avec moins d’1 dollar 25 par jour et par habitant. Une réalité que vivent 40 à 50% de la population en Afrique subsaharienne alors que, parallèlement, le continent, avec, +145%, enregistre ces quinze dernières années, une augmentation du nombre de millionnaires plus importante que dans le reste du monde(+73%). Les perspectives 2019-2020 de la Banque africaine de développement (BAD), tablent respectivement sur 4% et 4,1% de croissance. Une progression régulière du Produit intérieur brut (PIB) depuis 2016(2,1%) et 3,5% en 2018, même si le PIB médian par habitant reste, lui, très, faible(1056 dollars) par rapport à celui de la France(38.500 dollars), par exemple. L’institution bancaire africaine salut néanmoins l’amélioration globale de la situation économique du continent tout en indexant les obstacles, en particulier la faible industrialisation et son corollaire le chômage massif, qui modèrent les efforts entrepris par certains États pour accélérer le taux de croissance. « Ce taux reste néanmoins insuffisant pour résorber les déficits budgétaires et courants persistants et à une dette devenue parfois insoutenable. Il faut donc que les pays accélèrent leur taux de croissance et renforcent son efficacité pour créer des emplois décents ». De fait, c’est le secteur industriel qui porte généralement la création d’emplois durables et bien rémunérés, contribuant ainsi de manière significative à la lutte contre le chômage. Un fléau qui touche particulièrement la jeunesse africaine puisque 3/5 chômeurs, en Afrique, ont moins de 30 ans, selon les données de la Banque mondiale. L’intégration régionale, qui comprend à la fois la coopération commerciale et économique, mais également la fourniture de biens publics régionaux, peut -être la clé pour la prospérité économique de l’Afrique. À condition de prendre des mesures adéquates.

Entretien avec Roland Portella

Roland Portella Président de la Coordination pour l’Afrique de Demain (CADE)

Président de la Coordination pour l’Afrique de Demain (CADE), une structure, basée à Paris, de valorisation des initiatives économiques et technologiques en direction de l’Afrique, et de création d’outils d’aide à la décision, il est aussi Directeur général de Dratigus Développement, qui accompagne les entreprises dans leurs stratégies de développement et la recherche. Son analyse sur la croissance économique du continent est celle d’un expert.

« Il faut une réelle augmentation du pouvoir d’achats »

L’Afrique est le continent qui connaît une croissance soutenue depuis une
quinzaine d’années. Pourquoi les populations ne bénéficient pas de ses fruits ?

Il faut rappeler que la croissance économique, même si elle est soutenue, n’est pas une fin en soi. Elle n’est qu’une des étapes pour qu’un pays ou un continent atteigne le développement. Les politiques économiques doivent mettre en œuvre des instruments de convergence entre les mesures macro-économiques et les initiatives micro-économiques, ainsi que la généralisation des politiques de transferts sociaux. Si les réformes structurelles conduites depuis une dizaine d’années dans certains pays africains n’aboutissent pas à une réelle augmentation du pouvoir d’achats de la majorité des citoyens, la pauvreté persistera. Bien sûr, on a vu des classes moyennes émerger et qui consomment de plus en plus, mais leur nombre en valeur absolue reste faible. La question centrale à mon sens est : comment peut-on créer des stratégies de création de richesses sur le long terme et qui impactent le développement social et économique de la majorité des citoyens, que ceux-ci soient issus des zones urbaines ou des zones rurales.

On a tendance, trop facilement, à pointer du doigt la mal gouvernance pour tenter d’expliquer la pauvreté endémique de l’Afrique. D’autres facteurs peuvent-ils
éclairer sur le paradoxe du continent, potentiellement riche, mais réellement pauvre ?

Ce paradoxe peut s’estomper en adoptant des stratégies de valorisation des ressources naturelles et ressources humaines, ainsi que des patrimoines de connaissances. Il convient de transformer le potentiel humain en véritable capital humain en phase avec les besoins socio-économiques actuels et futurs. Cela passe aujourd’hui par la réforme complète des systèmes d’éducation et de formation professionnelle et l’incorporation du digital pour réactualiser systèmes pédagogiques et éducatifs. Des technologues inclusives pour l’éducation et à moindres coûts existent et dont les États africains, les Académies et centres de formation devraient s’approprier, pour organiser la montée en gamme du niveau et de la qualité de d’éducation. La valorisation des ressources naturelles doit se réaliser en créant autour de leurs exploitations des effets induits industriels ou en services à forte valeur ajoutée. Les grandes théories sur les chaines de valeurs mondiales et nationales n’ont que des effets limités. Commençons d’abord par la structuration et la restructuration des filières économiques et de production, avec des visions qui soient à la fois territoriales, nationales, puis internationales, notamment dans l’agriculture et l’agro-industrie, afin de limiter les importations de produits alimentaires qui s’évaluent à plus de 60 milliards de dollars par an. Toutes ces dynamiques créent de l’emploi, de la consommation, et donc favorisent la production.

L’Afrique est la région du monde la plus jeune avec 2/3 de sa population âgés de
moins de 25 ans. Comment l’Afrique peut-elle s’y prendre pour concilier croissance économique, démographie galopante et développement durable
?

Certains États africains commencent à rechercher les politiques et stratégies qui permettront d’ici à une vingtaine d’années d’atteindre le « fameux » dividende démographique…. Comme tout le monde le sait, l’une des questions centrales sera d’absorber tous ces jeunes dans le marché de l’emploi. Lors d’un atelier de notre club économique, la CADE, en 2011, sur « Quels métiers d’avenir et compétences qualifiées pour soutenir la croissance de l’Afrique ? », nous avions évalué que les systèmes de formation professionnelle en Afrique subsaharienne ont en moyenne un retard de « production des niveaux de compétences » de 7 à 10 ans par rapport à la demande des marchés économiques et de l’emploi. Il est impératif d’organiser et d’établir des centres de prospectives sur les métiers futurs et d’avenir. Pour cela, une stratégie transversale doit être adoptée pour coordonner les différents éléments disparates que détiennent le secteur privé, les administrations publiques (ministères de l’Industrie, de l’éducation et formation professionnelle, de la jeunesse, etc), chambres de commerces et de métiers, sur les formations porteuses et métiers d’avenir. Les politiques entrepreneuriales et d’innovation en Afrique comme ailleurs dans le Monde, doivent permettre la « démocratisation » ou la « popularisation » de l’accès aux moyens de production et à la création de richesses. L’Afrique a de nombreux talents, notamment des jeunes qui maitrisent certaines sciences et techniques, à la stupéfaction même de certains entrepreneurs et industriels des pays développés qui viennent investir en Afrique. Mais comment peuvent-ils, ces jeunes, produire de manière pérenne leurs innovations et technologies, notamment dans le numérique, la transition écologique, l’agriculture, etc, ? Il est donc nécessaire de créer ou de moderniser des véhicules tels que des écosystèmes d’innovation et de production, des fonds de garanties, mésofinance, fonds de proximité, puissantes, mutuelles de crédit et d’épargne pour les femmes. Les grandes entreprises ont aussi un rôle à jouer dans l’intégration des jeunes et femmes entrepreneurs dans les tissus productifs, en leur accordant des marchés à travers leurs politiques de sous-traitance à meilleure valeur ajoutée ou de Responsabilité social et environnementale (RSE). Notons aussi que certaines diasporas africaines ont acquis du capital expérience et savoir-faire. Ils essaient de créer des véhicules d’investissements et de transferts de compétences afin de créer des entreprises, unités de production et de formation en Afrique en y incorporant de jeunes et femmes d’Afrique, comme compétences et entrepreneurs locaux.

Recueillis par J-C. Edjangué à Paris

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