Par Eugène EBODE

Universitaire d’origine camerounaise, auteur à succès de chez Gallimard dont le dernier roman « Habiller le ciel », est hymne à l’amour d’un fils à sa mère partie retrouver ses ancêtres, Eugène Ebodé est Administrateur de la Chaire des Littératures et Arts africains de l’Académie du Royaume du Maroc voulue par le Secrétaire perpétuel, Abdeljalil Lahjomri, qui célèbre son premier anniversaire avec le colloque international sur « Considérations sur l’esthétique africaine : de l’écriture à la scène et de l’image au design », les 6 et 7 juillet 2023 à Rabat, la capitale. Eugène Ebodé a passé une quarantaine d’années en Europe, notamment en France, avant de revenir vivre sur son continent natal. Un retour qu’il a bien voulu nous partager dans cette chronique mensuelle, le premier vendredi du mois, en copublication Newsafrica24.fr et Quid.ma pour reconstituer la mémoire de ces 40 ans d’« exil », tout en répondant à l’appel de contribuer à l’édification des États unis d’Afrique. Le neuvième chapitre de ses mémoires, revient sur son premier voyage aux États-Unis d’Amérique, en 2002, la rencontre avec l’histoire et le duel entre Alexander Hamilton et Aaron Burr, texte dont nous diffusons la deuxième partie, et qui donne l’occasion à l’auteur d’échafauder l’armature d’un gouvernement des États-Unis d’Afrique.

Que s’était-il passé au juste pour tourner la roue du destin d’Hamilton vers le macabre ?

Burr, buté, avait estimé avoir été insulté par Hamilton et l’avait provoqué en duel pour ce motif et pour laver un honneur que ce conspirationniste forcené n’avait pas. Les relations de ce troisième vice-président des États-Unis avec le président Jefferson étaient tendues, car il n’avait pas digéré sa propre défaite à la magistrature suprême. Il provoqua d’ailleurs en duel l’ancien secrétaire d’État au Trésor, lui reprochant son vote pour Jefferson. Hamilton reconnaissait les talents de bâtisseur de Thomas Jefferson. Il jouissait d’une autorité supérieure et d’une singulière aura, car il avait été le principal rédacteur, parmi un groupe de cinq personnes, de la « Déclaration d’indépendance de l’Amérique » en 1776. Il avait donc contribué, comme Hamilton, au délicat et novateur échafaudage constitutionnel. Construire un édifice institutionnel crée des liens lorsque le danger de la division et de l’éparpillement guette. Malgré des différences d’appréciation sur le rôle du pouvoir central. Aiguillon et facilitateur pour Jefferson, interventionniste et régulateur pour Alexander Hamilton, ils s’appréciaient. Le système fédéral, keynésien et pivot pour Thomas Jefferson (1743-1826), Hamilton le voulait étalon d’un État fort et doté d’un pouvoir actif. Jefferson avait été ambassadeur en France (1785-1789) et se méfiait du colbertisme, de la centralisation qui lamine les initiatives locales et atrophie le pouvoir par la pompe de la bureaucratie. Jefferson voulait le pouvoir central, maigre et sans l’embonpoint qui alourdit la machine à gouverner. Lorsque le pouvoir est modeste, l’individu, pensait-il, voit sa marge de manœuvre plus grande et son bien-être plus large. Potentiellement. Il s’y trouve à son aise dans une configuration où l’administration régulatrice est en retrait, qui n’écrase pas de taxes les individus, les États membres et les souverainetés locales. Les conflits devant forcément opposer les intérêts locaux aux intérêts de l’Union, Hamilton anticipait. Washington eut ses faveurs, on continue aujourd’hui, selon les conjonctures, à se diviser sur l’obésité ou la maigreur de l’État central. Interventionnistes contre libéraux. Le clivage a survécu au coup de feu qui fut fatal à Hamilton et à son assassin. L’histoire dit que le premier, qui s’écroula pour toujours, avait laissé une lettre dans laquelle, il disait qu’il tirerait en l’air. Ce qu’il fit. L’autre, en face, le vice devançant le vice-président, le foudroya. Il foudroya aussi son propre destin politique, car l’opinion publique le crucifia. Il alla de projets scabreux en dessins foireux, au Mexique, puis en Europe, partout où le portait le vent d’une conspiration pour former un État même fantoche. Il n’y parvint pas.  

HAMILTON-BURR

La fourberie des arrivistes est un fleuve intarissable. Il charrie, de génération en génération, des personnages tels celui de Burr. Ce qui m’a toujours saisi, par-delà la fin tragique d’Hamilton, c’est la supra-tragédie de l’incapacité américaine à réformer l’usage des armes à feu. Ce qui dépasse aussi le cadre de cette réflexion, c’est l’incapacité des intellectuels africains à militer, comme le firent les acteurs du fédéralisme américain, réunis autour des Federalist papers (il s’agit de 85 textes diffusés entre 1787 et 1788 qui furent essentiellement rédigés par James Madison, Alexander Hamilton et John Jay sous le pseudonyme de Publius), pour faire à leur tour la pédagogie de l’unité africaine. Son architecture institutionnelle n’était pas achevée. Je repense souvent à un bref préambule d’une charte panafricaine réarmée de son énergie vitale : L’Ancêtre est au commencement de l’Histoire et un principe d’action. Elle a pour fil conducteur la concorde des Africains et l’offre de sympathie au monde. Ce que nous, Africains, avons à réaliser, le sera pour l’émerveillement. « Je suis parce que tu es », dit Ubuntu. Nous ferons donc pour nous compléter et non pour nous diminuer.

Quatre points m’ont toujours paru capitaux à argumenter pour un État confédéral panafricain, notamment depuis le Sommet de Syrte de 2002 et la transformation de l’OUA en UA. :

– La culture comme locomotive et hélium à partir duquel les imaginaires se brassant, se donnant et se recevant entraîneront la fédération des désirs d’Afrique en Afrique. Chaque État aura ainsi une Toguna (ou chambre des discussions et des conversations, sorte de parlement local) monumentale nommée Apulée ou Mandela et qui sera la Maison commune de l’Afrique dans chaque capitale africaine. Il faut bien se convaincre qu’il ne peut y avoir de Maison de l’Afrique qu’en Afrique et que ses extensions à l’étranger ne seront que ce que l’appelle communément ambassade.

– La défense africaine comme instrument des sécurités collectives et point crucial relatif à la protection de tous par tous. Kwame Nkrumah l’avait compris et la nouvelle doctrine africaine en la matière s’organise autour de l’APSA, l’Architecture de Paix et de Sécurité en Afrique,

– la mixité des formes de gouvernement et l’hybridité institutionnelle comme moteur politique (le régime confédéral par un pouvoir exécutif composé d’une double structure au sommet : l’une inamovible et l’autre tournante, tous les trois ans, pour la stabilité politique ; d’un gouvernement issu du vote populaire ; et d’une Chambre des sages, constituée de parlementaires issus d’un double collège. Ce dernier est, lui aussi, constitué d’après l’élection et par le choix des autorités traditionnelles de grands lignages dynastiques), la culture comme ciment,

– et, enfin, les transferts de souveraineté vers l’instance confédérale et exécutive auront dix secteurs essentiels à coordonner :

  1. La cyber-innovation et l’appel à l’Afrique à « s’armer de science jusqu’aux dents », selon l’idée de Cheikh Anta Diop, articulée à la sauvegarde des espèces vivantes et la paix des Ancêtres,
  2. la santé vue comme un instrument capital des politiques communautaires,
  3. l’éducation et la langue swahilie comme langue de l’unité africaine,
  4. l’Alimentation comme dispositif de bien-être commun,
  5. la justice comme outil de cohésion et non de coercition,
  6. la collecte des données comme patrimoine incessible,
  7. la paix perpétuelle comme horizon de sûreté du vivant et des morts,
  8. la cogestion genrée prise pour exemplaire dans la reconfiguration du nouveau contrat panafricain,
  9. l’enfance protégée portée au rang d’accélérateur des inclusions sociales par la puissance publique,
  10. L’amour du bien commun inscrit au fronton des édifices pour exposer le socle des valeurs humaines et le plaidoyer pour la qualité de la vie publique et leur transmission convenable aux générations futures.   

Cet exécutif, pour apporter une originalité à la typologie des régimes politiques, sera bicéphale. La théorie politique veut qu’il n’y ait pas de dyarchie au sommet. Mais l’Afrique a jadis fonctionné avec des royaumes stables tempérés par le collège des intronisateurs. Ici, un Premier ministre de la confédération aura toujours à consulter le collège des intronisateurs constitués de neuf sages issus de l’Afrique continentale et des îles et choisis par le sommet de chefs d’État parmi les personnalités africaines de renom représentant chaque aire géographique africaine.

Enfin, un parlement monocaméral composé de 2 à 4 représentants par pays, selon le nombre d’habitants, constituera le parlement africain élu au suffrage universel. 

Par Eugène EBODE

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