Président de l’Institut du droit international africain et de la Bonne gouvernance (IDIA-BG), qui prépare son premier Congrès à Dakar, la capitale du Sénégal, le 4 décembre 2026, acteur de la société civile panafricaine. Avec lui, nous allons parler des 66 ans d’indépendance des pays africains dont 17 ont recouvré la souveraineté territoriale en 1960, pour tenter d’en esquisser un bilan en matière de fonctionnement. Nous évoquerons aussi le retour annoncé du Président Paul Biya au Cameroun, ce jeudi 20 août 2026, après un peu plus de deux mois à Genève, sans oublier la libération de l’ancien Premier ministre Succès Masra au Tchad, la situation politique dans l’Archipel des Comores et, finir sur, la crise au Sénégal entre le président de la République Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko.
« Le prochain âge de la démocratie africaine doit être celui des institutions, de l’alternance et de la souveraineté réelle des peuples »
« Cameroun : Une démocratie ne se mesure pas seulement à l’élection d’un président, mais aussi à la possibilité réelle de le remplacer, de lui petrmettre de passer la main, en toute quiétude ».
« Paul Biya est élu. Il vient de passer un « court séjour » d’un peu plus de deux mois à Genève. Pourquoi a-t-on l’impression que sa légitimité est contestée ? »
Je ne conteste pas un homme en raison de son âge. Je pose une question institutionnelle : après plusieurs décennies de pouvoir, les institutions sont-elles suffisamment fortes pour permettre l’alternance ? Une démocratie ne se mesure pas seulement à l’élection d’un président, mais aussi à la possibilité réelle de le remplacer, de lui permettre de passer la main en toute quiétude.
N’est-ce pas aux Camerounais de décider ?
Absolument. Et c’est précisément mon propos : la souveraineté appartient aux Camerounais. Encore faut-il qu’elle puisse s’exprimer dans des conditions garantissant le pluralisme, la liberté du choix et la crédibilité du scrutin.
Diriez-vous comme nombre d’opposants camerounais que Paul Biya doit partir ?
Ce n’est pas à moi de choisir le président des Camerounais. Je défends un principe et suis engagé pour doter à l’Afrique des moyens institutionnels susceptibles d’assurer une alternance politique démocratique et apaisée : aucun dirigeant ne doit devenir indispensable à son État. Les hommes passent, les institutions doivent demeurer.
« Tchad : J’appelle d’abord à la réconciliation du Tchad avec lui-même. Dans un pays profondément éprouvé, le dialogue n’est pas une faveur faite à l’adversaire : c’est une responsabilité envers la Nation. »
Vous rendez hommage au président Déby alors que votre client a été emprisonné. N’est-ce pas contradictoire ?
Non. J’ai combattu ce que je considérais comme une injustice et je salue aujourd’hui la décision qui y met fin. Reconnaître un acte d’apaisement ne signifie ni oublier le passé ni renoncer à ses convictions. C’est cela, la responsabilité.
La grâce signifie-t-elle que Succès Masra reconnaît sa culpabilité ?
Une grâce présidentielle relève des prérogatives du chef de l’État, elle ne modifie pas, à elle seule, notre appréciation juridique du dossier. Mais aujourd’hui, l’essentiel est aussi politique : une porte s’est ouverte pour l’apaisement du Tchad.
M. Succès Masra va-t-il se rapprocher du pouvoir ?
Je ne parle pas à sa place sur son avenir politique. Il appartient à Succès Masra de définir ses choix et au peuple tchadien de juger son projet. Le dialogue n’est d’ailleurs pas un ralliement : on peut dialoguer sans renoncer à ses convictions.
Sera-t-il candidat à la prochaine présidentielle ?
Son avenir politique lui appartient et, en dernière instance, appartient au peuple souverain. Ce que je peux dire, c’est qu’il conserve une ambition pour le Tchad et une vision qui dépasse les frontières de son pays.
Vous appelez donc à une réconciliation avec Mahamat Idriss Déby ?
J’appelle d’abord à la réconciliation du Tchad avec lui-même. Dans un pays profondément éprouvé, le dialogue n’est pas une faveur faite à l’adversaire : c’est une responsabilité envers la Nation.
« Comores : L’avenir des Comores ne peut plus être pensé dans les seules limites de notre archipel. Avec d’autres personnalités et acteurs de l’océan Indien, nous réfléchissons à l’avenir économique et géopolitique de notre région. »
Vous critiquez le pouvoir comorien depuis des années. Pourquoi parler maintenant de dialogue ?
Parce que dialoguer n’est pas renoncer. J’assume mes combats démocratiques et mes désaccords avec le pouvoir. Mais lorsqu’un pays s’enlise dans les divisions, la responsabilité consiste aussi à rechercher une issue politique. Le dialogue n’efface ni les divergences ni les responsabilités ; il permet de remettre l’intérêt national au centre.
Êtes-vous prêt à dialoguer avec le président Azali Assoumani ?
Azali Assoumani fait preuve de déni de réalité et pratique la politique de l’autruche, ́ne prenant pas conscience des réalités sociales auxquelles sont confrontés les comoriens et de la démolition inquiétante de notre socle de valeurs. Le problème des Comores et de l’océan indien c’est Azali Assoumani . Ceci étant , Je prône la paix, la tolérance et une aide des acteurs politiques en Afrique afin d’ inscrire leur engagement dans le dialogue et le respect de l’État de droit. Pour mon pays, les Comores, je suis naturellement prêt à échanger avec tous ceux qui acceptent de placer l’intérêt supérieur des Comores au-dessus des intérêts personnels. Mais un véritable dialogue suppose des garanties, du pluralisme et un objectif clair : restaurer la confiance dans les institutions et ouvrir une perspective crédible pour le pays.
Après toutes ces années d’opposition, êtes-vous en train de vous modérer ?
Je ne confonds pas modération et renoncement. J’ai acquis des expériences et des atouts que je souhaiterais faire bénéficier à la jeunesse de mon pays. Une chose est certaine, Je reste ferme sur mes valeurs et mes principes : démocratie, État de droit, libertés et alternance. Mais la fermeté sur les principes n’interdit jamais l’intelligence du dialogue. Il existe des moments où résister est un devoir et d’autres où rechercher un compromis pour préserver la Nation devient une responsabilité.
Voulez-vous toujours devenir président des Comores ?
J’aime mon pays et mon peuple. J’ai toujours eu une ambition pour servir les Comores avant d’avoir une ambition personnelle. La véritable question est celle-ci : quel pays voulons-nous transmettre aux prochaines générations ? Les hommes passent ; les Comores resteront.
Au-delà de la politique intérieure, quelle est aujourd’hui votre vision pour les Comores ?
L’avenir des Comores ne peut plus être pensé dans les seules limites de notre archipel. Avec d’autres personnalités et acteurs de l’océan Indien, nous réfléchissons à l’avenir économique et géopolitique de notre région.
Le sud-ouest de l’océan Indien est un espace africain stratégique. Dans un monde en profonde recomposition, notre région possède des atouts considérables : sa position géographique, ses ressources, sa diversité culturelle et sa capacité à constituer un espace de paix, de tolérance et de coopération.
Les Comores doivent prendre toute leur place dans cette dynamique. Notre ambition doit être de construire progressivement un espace Indo-Océanique structuré de coopération régionale autour de projets économiques, environnementaux, éducatifs, culturels, maritimes et sécuritaires communs, dans un cadre institutionnel rénové prenant la forme d’union des États de l’océan indien. Le livre blanc sur le dialogue pour l’océan indien, la géopolitique et l’avenir économique et institutionnel de notre région donnera plus de détail sur ma vision de notre espace régional.
Une sorte d’Union européenne de l’océan Indien ? N’est-ce pas utopique ?
Il ne s’agit pas de copier l’Union européenne. Il s’agit pour les peuples et les États de notre région d’inventer leur propre modèle de coopération. Commençons par ce qui nous rassemble : l’économie, les transports, la sécurité maritime, l’environnement, l’éducation, la culture et la mobilité. Les grands ensembles se construisent d’abord autour d’intérêts communs.
Mais concrètement, qu’est-ce que cette vision changerait pour un jeune Comorien ?
Elle doit changer l’horizon qui lui est offert. Un jeune Comorien doit pouvoir étudier, travailler, entreprendre, circuler et investir dans son propre espace régional. Notre jeunesse ne doit pas être condamnée à penser que son avenir se trouve nécessairement à des milliers de kilomètres de chez elle. Faire de l’océan Indien un espace d’opportunités pour ses propres enfants est aussi un projet politique.
« Zambie : le véritable enseignement politique, c’est que depuis Hakainde Hichilema, un opposant peut devenir président ».
Avec 60 %, Hakainde Hichilema ne démontre-t-il pas que la démocratie peut fonctionner en Afrique ?
Il démontre surtout que l’alternance est possible : il a été opposant avant d’accéder au pouvoir. Mais une démocratie ne se juge jamais uniquement au score du vainqueur. Elle se juge aussi aux droits reconnus au perdant.
Vous mettez donc en doute sa victoire ?
Non. Je dis simplement qu’un démocrate doit avoir la même exigence envers un pouvoir qu’il apprécie qu’envers un pouvoir qu’il critique. La démocratie exige des institutions crédibles, quelle que soit l’identité du vainqueur.
Quel est alors le véritable enseignement zambien ?
Qu’un opposant peut devenir président par les urnes, depuis Hakainde Hichilema. C’est essentiel. Le défi suivant est de garantir que celui qui devient président laisse demain à son opposition exactement la même possibilité.
« Sénégal : Je crois à la vertu du dialogue politique et sais que le sens des responsabilités et des engagements pourrait rapprocher les leaders sénégalais pour l’essentiel »
La crise Faye-Sonko ne signifie-t-elle pas l’échec du projet de rupture ?
Une rupture entre deux responsables politiques ne signifie pas nécessairement l’échec d’un pays ou une crise politique. Le véritable test est institutionnel : le Sénégal peut-il traverser ce divorce dans le respect de la Constitution et de la démocratie ? Suivez la vie politique sénégalaise, les institutions constitutionnelles fonctionnement sans entorse. C’est cela qui importe.
Qui a raison : Diomaye Faye ou Ousmane Sonko ?
« Je suis un ami du Sénégal. Je me suis toujours tenu à mon devoir de réserve, ne formuler aucune opinion sur les actes et les postures des acteurs politiques de ce pays qui exprime à mon endroit de l’hospitalité, de respect et de fraternité. Ousmane Sonko est un frère et Diomaye Faye est un président qui fut un des responsables d’un parti politique que j’ai modestement défendu et soutenu affectueusement. En considération de cela, je ne souhaite pas distribuer les bons et les mauvais points depuis l’extérieur. Je défends un principe : aucune divergence entre deux hommes ne doit devenir une crise de la République.
Le Sénégal reste-t-il une référence démocratique ?
Comme avocat, J’ai un vécu professionnel très profond, instructif et enrichissant au Sénégal. J’ai appris qu’en matière de fonctionnement de la démocratie, les choses ne sont jamais définitivement acquises. C’est une conquête permanente.
Sa consolidation et son expression dépendent des convictions et de l’attachement des forces vives et du peuple aux libertés et à l’État de droit face à la tentation et la volonté d’instaurer l’arbitraire.
Le Sénégal possède un patrimoine institutionnel considérable. Justement, sa responsabilité est de démontrer que ses institutions sont plus fortes que les affrontements politiques du moment.
Craignez-vous une crise politique majeure au Sénégal ?
Il existe des tensions politiques et non une crise politique. Ces tensions ne deviennent une crise démocratique que lorsque les institutions cessent d’être le lieu de sa résolution. C’est pourquoi le dialogue et le respect des règles républicaines sont essentiels.
Je crois à la vertu du dialogue politique et sais que le sens des responsabilités et des engagements pourrait rapprocher les leaders sénégalais pour l’essentiel.
« Face aux pouvoirs dirigeants en Afrique : Je ne renonce pas à la fermeté démocratique, mais je refuse d’en faire une posture permanente et je présente le dialogue comme un instrument de responsabilité nationale, non comme une capitulation. »
Finalement, n’êtes-vous pas devenu trop conciliant avec les pouvoirs africains ?
Je ne suis conciliant ni avec les pouvoirs ni avec les oppositions. Je suis opposant au régime politique aux Comores, j’ai vécu des épreuves politiques extrêmement douloureuses qui me permettent d’être à la fois très exigeant avec les principes mais ouverte au dialogue pour sauver l’essentiel.
Défendre la démocratie impose parfois de résister ; préserver une Nation divisée impose parfois de dialoguer. Le courage politique consiste à savoir quand il faut faire l’un et quand il faut faire l’autre. »
Quel est le mal principal de la démocratie africaine après plus de soixante ans d’indépendance ?
Nous avons trop souvent construit des pouvoirs forts là où nous devions construire des institutions fortes. Le prochain âge de la démocratie africaine doit être celui des institutions, de l’alternance et de la souveraineté réelle des peuples.
C’est pourquoi, ma vision et ma démarche consistent non pas à juger les personnes, mais les institutions. Je ne renonce pas à la fermeté démocratique, mais je refuse d’en faire une posture permanente et je présente le dialogue comme un instrument de responsabilité nationale, non comme une capitulation.
Mené à Paris Jean-Célestin Edjangué à Paris

