C’est ainsi que nous nous appelions en privé. Nous ne nous connaissions pourtant que depuis peu, mais on aurait dit que notre complicité datait des calanques bantoues.

« Il ne faut jamais vendre son âme au diable », ni « scier la branche sur laquelle on est assis ». Ces deux maximes sont de toi, j’en fais volontiers mienne. Tant, elles illustrent l’homme que j’ai découvert en toi. Je ne raconterai à personne, les circonstances de notre première rencontre ni l’intimité de notre relation. Ceux qui en savent quelque chose en parleront mieux que moi. Ton absence est pesante, elle est même très présente.

Déchirement

Voilà 12 ans, que ta présence ne cesse de hanter ma mémoire, mon esprit, mon quotidien. 12 années d’absence, pourtant tu continues de cheminer avec moi, dans chaque acte que je pose, chaque rencontre que je fais, chaque texte que j’écris… chaque inspiration et expiration de ma respiration me renvoient à nos moments privilégiés, au Cameroun ou en France. Mais je n’en dévoilerai aucun. Il y en aurait tellement à raconter, à décrire, à dire… Parce que tu étais aussi le roi des anecdotes, qui, semble-t-il, font partie de la panoplie du parfait journaliste, celui qui sait ouvrir les yeux pour voir et tendre l’oreille pour écouter, celui qui a de la bouteille, qui a roulé sa bosse, comme on dit général dans le métier. Et toi, qui a fondé Le Messager, en novembre 1979, du haut de tes 22 ans, avant de suspendre définitivement ta plume dans le temps et l’espace, 31 ans plus tard, un mémorable 12 juillet 2010, à Norfolk, sur la route de Virginie aux États-Unis, en avait sûrement encore beaucoup sous la pointe du stylo. Mais, le sort en a décidé autrement. Ce fut un vrai déchirement qui va m’imposer plusieurs semaines d’insomnies jusqu’aux obsèques à Babouantou, ton village natal, dans les montagnes de l’ouest du Cameroun.

La plume comme arme contre les injustices

Tu venais, un an auparavant, de célébrer comme il se doit, les 30 ans du journal de la rue des écoles, comme on surnommait alors ton titre mythique, en présence notamment de celui qui t’a rejoint au ciel, le 5 février 2021, Laurent Dona Fologo, alors président du Conseil économique et social de Côte d’Ivoire, venu représenter personnellement le président Laurent Gbagbo, empêché, qui lui avait permis de voyager à bord de son jet privé pour l’évènement à Douala, avec Alpha Bondy dans sa suite. Mais il y avait aussi à cette fête de la liberté de la presse à travers les trois décennies du journal Le Messager, le directeur du quotidien algérien El Watan et bien d’autres figures marquantes encore. Signe que tu faisais rayonner cette liberté bien au-delà des frontières de notre triangle national, puisque tu te levais contre la répression partout dans le monde. Que l’on se renseigne à Sarajevo où, pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine, tu apportas, dans les années 1992, 1 kilo de café du Cameroun en guise de soutien aux 70 rédacteurs du quotidien Oslobodjenje (Libération en français), dont le bâtiment venait d’être détruit pendant le siège du 5 avril 1992 au 26 février 1996. Tout comme tu t’étais personnellement engagé à la cause de Michel-Thierry Atangana, cet ingénieur financier Français d’origine Camerounaise, nommé à la tête du Comité de pilotage et de suivi des axes routiers Yaoundé-Kribi et Ayos-Bertoua (COPISUR) jeté en prison « injustement » à ton avis, où il passera 17 ans dont 5 années en total isolement pour « soutien » au Pr. Titus Edzoa, Secrétaire général à la Présidence de la République(SGPR) auprès duquel il était le chargé de mission, et à ce titre, représentant désigné par le gouvernement du Cameroun au sein de ce Comité de pilotage. Michel-Thierry Atangana, reconnu prisonnier politique par le département d’État américain, puis prisonnier d’opinion par Amnesty international, sera libéré le 24 février 2014.  

Pèlerin de l’humanitaire

Chantre de la liberté d’expression, bouclier contre les répressions d’où qu’elles viennent, tu étais aussi un apôtre de l’humanitaire, au sens noble du terme. Tu agissais toujours pour le bien de l’humanité. Un costume que tu enfilais avec une certaine élégance, allant jusqu’à créer la Fondation Jane & justice pour la sécurité routière, en mémoire de ton épouse décédée dans un accident de la circulation sur l’axe lourd Douala-Yaoundé, le 16 septembre 2022. Ton objectif est clair :  sauver des vies humaines en vulgarisant le code de la route. Tu me fais l’honneur de me nommer « Délégué à la Communication » de cette fondation et nous confie, Honoré Foimoukom et moi-même, une enquête de plusieurs semaines sur l’axe lourd Douala-Yaoundé, tristement connu sous l’appellation de l’axe de la mort. L’objectif est à la fois de tenter de comprendre les causes véritables des accidents sur le tronçon en repérant les lieux où ils se sont produits, emmagasiner le plus d’informations possible pour savoir comment prévenir ces sinistres et, parallèlement, installer des panneaux de signalisation le long du trajet. Les conclusions de cette étude ont ensuite servi au ministère des Transports du Cameroun, partenaire de l’enquête.

12 ans après ton retour auprès de nos ancêtres, je voudrais te dire combien tu me manques, tu nous manques, combien tu manques à ton Messager, au Cameroun, à l’Afrique, à l’Europe, au monde… à l’humanité entière. Je voudrais aussi te demander la faveur de continuer à veiller sur l’ouvrage de ton esprit, de la sueur de ton front, pour qu’il prospère toujours et encore.

Merci pour tout ce que tu as apporté à l’humanité, camarade.

Jean-Célestin Edjangué

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