Né au Congo avec des racines mauritaniennes et maliennes, Diplômé en droit des affaires et en gestion, actuellement Directeur Associé chez Avutann et président de l’association Rumba Héritages Kongo, il occupe également un poste à la SNCF. Cet amoureux de belles lettres et passionné d’écriture, auteur de « Sur le chemin de la restitution des œuvres d’art aux Africains, en 2021, puis « Yoyo le pêcheur », en 2023, et « Le Nzonzi », en décembre 2025. Il sera présent ce samedi 25 juillet 2026, à la Guinguette des livres, à la Guinguette africaine qui devrait réunir du beau monde à Suresnes (92), dans les Hauts-de-Seine. Il a bien voulu nous partager quelques réflexions sur sa dernière production littéraire, la genèse de son écriture engagée et les perspectives de la littérature africaine des diasporas.
Merci Christian Kader Keita pour votre disponibilité. Votre dernier ouvrage « Le Nzonzi. La flûte désenchantée » est paru chez Présence africaine, en décembre 2025. Comment est né ce projet d’écriture sur un thématique complexe, non seulement du fait de la polysémie du mot Nzonzi, mais aussi la profondeur de la thématique de la restitution des œuvres d’art spoliées en Afrique du temps de la colonisation ?
La genèse de Le Nzonzi. La flûte désenchantée remonte en réalité à plusieurs années. En 2021, j’ai publié un essai consacré à la restitution des œuvres d’art africaines, dans lequel j’analysais les dimensions historiques, juridiques, politiques et éthiques de cette question. Cet ouvrage répondait à une volonté de comprendre et d’expliquer les mécanismes qui ont conduit à la dispersion du patrimoine africain ainsi que les obstacles à sa restitution.
Cependant, au fil de mes recherches, j’ai éprouvé une forme d’insatisfaction. L’essai permet d’exposer des faits, d’argumenter et de convaincre, mais il peine parfois à traduire ce que représente, pour les peuples qui en ont été privés, la disparition d’un objet sacré ou d’une œuvre patrimoniale.
C’est cette dimension profondément humaine que j’ai voulu explorer à travers le roman. Nzonzi est né de cette conviction que la fiction peut parfois dire ce que le discours académique ne peut exprimer.
Le choix du mot Nzonzi n’est d’ailleurs pas anodin. Sa richesse sémantique reflète précisément cette pluralité de sens que porte le patrimoine africain. Le Nzonzi n’est pas seulement une flûte : il est un symbole, un lien entre les générations, un médiateur entre le visible et l’invisible, un dépositaire de la mémoire collective.
L’histoire, la mémoire, la culture et la transmission sont des ingrédients que l’on retrouve généralement dans vos textes, avec en toile de fond la question de l’engagement pour éveiller les consciences. D’où vous vient cette manière d’écrire et pour quelle finalité ?
Je crois que l’on n’écrit jamais à partir de rien. Nous sommes tous les héritiers de voix qui nous ont précédés. Les miennes sont celles qui ont bercé mon enfance et façonné mon regard sur le monde.
Très tôt, j’ai grandi au contact d’une littérature profondément engagée. Les écrits de Frantz Fanon m’ont appris que la littérature pouvait être un acte de libération. Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor m’ont révélé que les mots pouvaient restaurer une dignité confisquée et réconcilier un peuple avec son histoire. Puis sont venus d’autres géants, parfois moins souvent cités lorsqu’on évoque la littérature de l’engagement : Amadou Hampâté Bâ, qui m’a transmis le respect de la parole et de la mémoire ; Chinua Achebe, qui a redonné à l’Afrique le pouvoir de raconter sa propre histoire ; Jean Malonga, Emmanuel Dongala et bien d’autres, qui ont démontré que la fiction pouvait être un formidable espace de résistance, de questionnement et de transmission.
J’ai très vite compris qu’un écrivain n’est pas seulement un raconteur d’histoires. Il est aussi un passeur
« Dans ce grand théâtre de la vie, la culture s’épanouit là où les frontières s’effacent et où les différences se fondent en une harmonie quasi miraculeuse. C’est ici que se tissent les liens les plus précieux, unissant les âmes errantes dans une quête commune, au-delà de l’oubli ». La signature par Weté et Sanmelé du protocole de prêt du Nzonzi a-t-elle contribué à les rapprocher totalement et définitivement ?
C’est même l’un des aspects les plus intéressants de ce roman, à condition de ne pas présenter Sanmelé comme quelqu’un qui contourne ou viole la loi. Littérairement et philosophiquement, il est plus juste de dire qu’il refuse que le droit soit la fin de la réflexion. Il demeure fidèle au cadre juridique français, mais il cherche, à l’intérieur de ce cadre, une solution créative qui permette de préserver le dialogue. C’est cette « troisième voie » qui donne toute sa portée au roman, d’autant plus qu’elle arrive après une joute oratoire entre les deux protagonistes. Le Nzonzi c’est la force créatrice de la parole.
Malonga, qui portait en lui le souffle légué par les ancêtres dans la communauté Papa Isaïe n’est plus là au moment où Le Nzonzi retrouve son environnement originel. La France a adopté le 9 mars 2026, à l’Assemblée nationale, la Loi-Cadre sur la restitution de biens pillés aux pays africains. Quels sont les problèmes que pose la restitution des objets d’art spoliés ?
Oui, la flûte revient, mais celui qui savait lui redonner sa pleine dimension symbolique n’est plus présent. C’est une question fondamentale que pose le roman : peut-on restituer un objet sans restituer le monde qui lui donne son sens ?
C’est là que réside, à mes yeux, l’une des grandes difficultés de la restitution. Le temps n’est pas neutre. Les générations disparaissent, les savoirs traditionnels s’érodent, les pratiques rituelles se transforment. Le risque est alors de restituer des objets qui ne seraient plus que les traces mortes d’une histoire ancienne, des témoins privés de la parole qui les animait.
La loi-cadre adoptée par la France le 9 mars 2026 Sur le fond, cette loi constitue une avancée importante, mais elle reste une loi de dérogation encadrée et non une reconnaissance générale d’un droit automatique à restitution.
De mon point de vue, la restitution doit être pensée comme un acte de transmission et non comme un simple transfert matériel. Elle doit associer les peuples concernés, les détenteurs de savoirs traditionnels, les chercheurs, les artistes et les institutions culturelles afin que l’objet retrouve non seulement un territoire, mais aussi une parole.
La disparition de Malonga nous avertit donc d’un danger : celui de restituer des objets vidés de leur âme.
Au fond, la question de la restitution dépasse le seul destin africain. Elle concerne l’universalisme même de l’art.
Le Nzonzi pose ainsi une question qui dépasse la restitution d’une flûte : que vaut un patrimoine sauvé de l’oubli s’il a perdu la voix de ceux qui pouvaient encore le faire parler ?
On imagine que vous êtes déjà sur un nouveau projet d’écriture. Voulez-vous nous en dire plus ?
Mon nouveau projet d’écriture porte sur La polygamie
Mené à Paris par J.-C. Edjangué

