Journaliste et analyste géopolitique, d’origine camerounaise, vivant en France. Elle a bien voulu partager son point de vue sur le débat autour de l’absence du président Paul Biya du Cameroun depuis deux mois, ainsi que les conséquences de cette réalité dans le fonctionnement des institutions et la gouvernance. Très intéressant.

Paul Biya, le président du Cameroun, est en « court séjour » à Genève depuis deux mois. Quel regard portez-vous sur cette situation en tant que journaliste d’origine camerounaise et membre de la diaspora ?

Cette absence soulève moins une question personnelle qu’un problème de transparence publique. Parti le 7 juin pour un séjour annoncé comme « court », Paul Biya n’a plus fait d’apparition publique. Il ne s’agit pas de réclamer la divulgation de son dossier médical, mais de savoir comment s’exerce la fonction présidentielle et qui arbitre les affaires de l’État.

En l’absence d’une parole du chef de l’État, ses soutiens ont construit une communication de réassurance. Jacques Fame Ndongo, ministre d’Etat, ministre de l’Enseignement supérieur, récuse toute « somnolence » au sommet ; René-Emmanuel Sadi, ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, affirme que le président est « en vie » et qu’aucune vacance du pouvoir n’est constituée. Ces déclarations démentent les rumeurs, sans dissiper l’incertitude institutionnelle. La première conséquence est une érosion de la confiance : le silence officiel alimente précisément les spéculations qu’il prétend combattre. La seconde est politique. L’attente de la composition d’un nouveau gouvernement, depuis les résultats de la présidentielle d’octobre 2025, donne le sentiment d’un pays suspendu aux décisions d’un seul homme. Pour la diaspora, enfin, cette indétermination brouille les interlocuteurs, retarde les projets et fragilise la volonté d’investir au Cameroun.

Le président Paul Biya a signé, lundi 3 août 2026, un décret portant nominations dans l’armée. Comment analysez-vous l’opportunité de cet acte ?

En droit, l’acte est régulier : tant qu’aucun empêchement n’est constaté, Paul Biya demeure le Chef des armées et conserve son pouvoir de nomination. Ce mouvement répond aussi à des besoins concrets : renouveler une hiérarchie vieillissante et adapter le commandement aux crises de l’Extrême-Nord comme des régions anglophones. Quatre des cinq régions militaires interarmées sont concernées ; le commandant de la Garde présidentielle, Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo, est promu général de brigade. Le contexte donne néanmoins au décret une portée politique. Après près de deux mois d’absence, au moment de l’acte, la signature présidentielle sert de preuve d’autorité : elle signifie que Paul Biya garde la main sur l’appareil régalien. La promotion du chef de la Garde présidentielle peut, dès lors, être interprétée comme un resserrement de la chaîne de loyauté. Cette lecture n’établit l’existence d’aucune manœuvre. Elle révèle plutôt une conséquence de l’opacité : faute d’explications sur les critères et les objectifs de ces nominations, une décision militaire ordinaire devient le support de toutes les hypothèses sur la succession et les rapports de force au sommet.

En quoi diriger son pays en étant si souvent à l’étranger peut-il être préjudiciable à la gouvernance ?

Les moyens techniques permettent de gouverner ponctuellement à distance. Toutefois, conduire un pays ne consiste pas seulement à signer des textes : il faut trancher les différends entre ministères, suivre l’exécution des décisions, répondre aux crises et rendre compte aux citoyens. Lorsque l’absence se prolonge, le risque est d’abord administratif. Les dossiers remontent vers quelques intermédiaires qui contrôlent l’accès au président ; les arbitrages ralentissent et les responsables, incertains de leur avenir, diffèrent leurs initiatives. L’attente du nouveau gouvernement renforce cet attentisme. Le risque est ensuite politique : les rivalités s’exacerbent autour d’un pouvoir devenu moins visible, tandis que la responsabilité de chacun se dilue. Enfin, le coût est économique. L’imprévisibilité des décisions décourage les investisseurs, y compris ceux de la diaspora, et complique les partenariats.

Le décret militaire démontre que certains actes peuvent encore être pris à distance ; il ne prouve pas que l’ensemble de l’action publique avance normalement. La continuité de l’État ne devrait pas reposer sur la seule signature du président, mais sur des institutions capables de décider, d’expliquer et d’assumer leurs responsabilités.

Recueilli par J.-C. Edjangué

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