Cette Camerounaise d’origine, vivant à Genève, en Suisse, informaticienne de profession et passionnée du 7ᵉ art, sort son premier film qui est aussi un long métrage. L’histoire d’un dédoublement de personnalité, entre ce qu’on est et l’image qu’on voudrait montrer. L’avant-première est prévue le 29 octobre prochain, à Paris.

Viviane Dayo

Vous êtes Camerounaise d’origine, vivant à Genève, en Suisse, réalisatrice d’un premier film « L’autre moi », un long métrage, dont l’avant-première est prévue à Paris, le 29 octobre 2022. Avant de parler du projet de ce film, racontez-nous votre parcours. Comment devient-on réalisatrice en Europe quand on est né au Cameroun ?

Mes premières expériences du monde artistique se font à la maison des jeunes et des cultures de Douala.  Au départ, je m’y étais inscrite pour faire de la musique, mais au gré des rencontres et notamment avec M. Eric Delphin Kwegoue, un excellent moniteur, comédien et metteur en scène, j’ai fini par faire plutôt du théâtre et de la danse afro contemporaine. Il savait transmettre sa passion et son amour pour les arts de la scène. Ainsi, à l’époque, nous participions à des festivals dont un qui m’avait particulièrement marqué, « Théâtralement votre » qui regroupait les établissements secondaires de la place et les jeunes amateurs. Je suis, par la suite, avec l’avènement de la télévision au Cameroun, retenue pour participer à des sketchs sur STV ou j’ai participé à « la Minute du rire » avec le Cardinal Aristide 1er, mais faire rire le public à la télévision n’était pas fait pour moi et mon aventure dans ce genre aura été de courte durée. Par la suite, j’ai intégré VideoPro, une structure qui formait aux différents métiers audiovisuels et où j’ai pu découvrir le montage vidéo, les aspects techniques derrière la production vidéo ou cinématographique, ce qui m’a vraiment ouvert à ce monde. Ce fut un stage très court, mais décisif pour la suite. Je quitte donc le Cameroun quelque temps après pour la Suisse où je fais un court passage au conservatoire où je fais encore un peu de théâtre, mais pour une courte durée. Je me suis par la suite inscrite à une école de cinématographie où j’ai été formée comme réalisatrice donc mettant la main dans la majeure partie des métiers du cinéma, sachant que le réalisateur est un chef d’orchestre et devrait avoir une idée de tous les différents métiers de son orchestre.

Vous êtes informaticienne de profession. Comment parvenez-vous à concilier votre travail avec la passion de l’image ?

Effectivement, je suis informaticienne, et j’exerce dans la sécurité informatique, c’est mon métier et un rêve d’enfant que j’ai pu réaliser après mes premiers pas dans le cinéma. Les aspects techniques derrière les métiers du cinéma comme cadreuse ou cheffe opératrice ont toujours été ceux vers lesquels j’étais attirée. Les aspects techniques de précision et de créativité que l’on trouve au cinéma se retrouvent également dans l’informatique, ce qui me permet de faire le lien entre les deux, mon métier et ma passion. Dans le métier aujourd’hui, il y a de plus en plus besoin des deux compétences, le cinéma faisant de plus en plus appel à l’informatique et j’espère pouvoir contribuer à l’essor de ces passerelles dans nos contrées africaines. On observe de nos jours beaucoup de grands films qui sont tournés en studio avec pour élément principal les nouvelles technologies, mon rêve est de pouvoir maitriser ces compétences et en pratiquer dans mon pays afin de contribuer à donner une autre image au cinéma camerounais et même africain.

Parlons maintenant de « l’autre moi », votre tout premier film, qui est un long métrage. Comment est née l’idée du projet et l’histoire de la double personnalité de l’héroïne ?

L’idée de « l’autre moi » remonte aux cours d’analyse filmique de l’école de cinéma que j’ai faite à Genève, cours pendant lesquels nous analysions de vieux films pour en extraire les messages principaux et la technique filmique, car il faut savoir que dans toute vraie œuvre cinématographique chaque plan a une signification. Nous partions de l’idée selon laquelle derrière tout film, il existe un message que veut véhiculer le réalisateur. Il s’agissait d’analyser les images, plan par plan, pour donc extraire ce message. Cet aspect du cinéma m’a beaucoup appris et il fallait donc que je trouve un message qui me permettait de décrire un fait de société que je trouve pertinent. Dans mon observation de la société, je me suis rendue compte que l’être humain à une forte tendance à vouloir comprendre les autres autour de lui sans se comprendre lui-même d’une part, et d’autre part les jugements et les préjugés ont tendance à modeler notre pensée et notre supposée compréhension de l’autre spécialement dans notre contexte camerounais et Africain en général. Si nous prenions la peine de nous comprendre nous-mêmes, d’écouter l’autre, de mettre de côté les jugements et les préjugés, le monde se porterait sûrement un peu mieux. C’est ainsi que j’arrive à l’idée de l’autre moi.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pendant le tournage qui s’est déroulé en plusieurs phases ?

Les difficultés de « L’autre moi », il y en a eu tellement que si je voulais être exhaustive, on n’en finirait jamais. Le tournage de ce film commence en 2016 au Cameroun dans des conditions pas tout à fait optimales. C’était la première fois pour moi de travailler au Cameroun avec une équipe d’une trentaine de personnes. Compte tenu des pratiques locales, le planning initial n’a pas pu être respecté, seul 80% du travail prévu ayant pu être réalisé, mais nous avions l’obligation de retourner en Suisse, car nous devions profiter de l’été pour faire nos scènes extérieures. Ayant été formatée à l’image suisse, il a été difficile pour moi de comprendre certaines mentalités camerounaises. Lorsque dans notre plan de travail, il était prévu de commencer à 7h, certains arrivaient des fois entre 11 et 12h. Ces retards bien évidemment étaient un handicap pour l’évolution du projet. Au Cameroun, également, nous avons eu un souci avec les acteurs, le casting ayant été faits dans la précipitation, en plus du peu de temps que nous avions prévu pour les répétitions, j’ai été obligée de supprimer plusieurs séquences.

Revenus en Suisse, quelques jours avant le tournage, le chef opérateur que nous avions m’annonce qu’il est devenu musulman entre temps et qu’il ne peut plus travailler sur mon film. Nous voilà dans la mouise. Le chef opérateur est un élément capital pour la fabrication d’un film. Comment en trouver un à quelques jours du tournage ? Nous avons cherché sans succès, j’ai envie de dire, surtout avec les moyens que j’avais… Les scènes en Suisse devant se tourner en été, celui-ci était en train de nous quitter. Nous étions donc dans l’obligation de laisser passer l’année et se donner rendez-vous l’été d’après.

L’année suivante arrivée, le plan financier, ce n’était pas la panacée compte tenu du fait que le financement du film était entièrement personnel et les nombreux délais déjà connus dans le planning avaient fortement entamé et compromis le budget disponible. Il a fallu le concours de mes ex-camarades de l’école de cinéma pour pouvoir occuper les différents postes nécessaires au tournage et finaliser la partie suisse du tournage. J’ai eu la chance d’avoir des amis et collègues adorables, venant de la même école, nous étions tous multifonctions, nous avions tous appris les différents métiers du cinéma et avions eu l’habitude dans nos différents courts métrages d’occuper plusieurs postes. Toujours face à notre problème de chef opérateur, mon Scripte Thomas Rolli et ma Décoratrice Aileen Weiler m’ont appelé et posé la question suivante : « Combien de fois as-tu fait cheffe opératrice sur des courts métrages ? » J’ai répondu : Plusieurs fois. Ils m’ont donc dit : « Voilà, nous avons notre cheffe opératrice pour le tournage, on peut donc commencer ».

Je ne vous cache pas que j’étais un peu désaxée. Je me suis dit : comment est-ce que dans un film, je vais être productrice, réalisatrice, actrice et cheffe opératrice ? ça ne relève pas du monde du réel ! Thomas m’a dit : « On est ensemble, on va tous s’y mettre et on va y arriver ».

En ce qui concerne le tournage en Suisse, chacun des membres de l’équipe avait au moins 2 postes. Ma costumière Halima Vuille lorsque je m’inquiétais des finances pour nous nourrir pendant la période de tournage m’a dit : « On mangera les pizzas Mbudget » (sous marque du supermarché Migros). Eh bien tout le monde a été d’accord avec ça et on mangeait des pizzas avec joie.

Pour ce qui est de la post production, j’ai été confrontée à une insuffisance de financement et au souci de dépersonnaliser le film, ce qui m’a conduit à solliciter la collaboration de personnes rencontrées lors du tournage au Cameroun et que je croyais de confiance, mais qui malheureusement, à tour de rôle, ont trahi cette confiance en prenant des frais sans pour autant travailler sur le film. C’est quelque chose qui m’a profondément déçu, mais dont je n’ai pas souvent parlé et qui a fortement contribué à retarder la sortie du film (5 ans de retard) en plus de mes engagements professionnels qui ne me laissaient pas le temps d’aller au Cameroun pour m’en occuper directement. Dieu voulant, mon ingénieur de son au Cameroun, Hervé Guemete a finalement pris les choses en main et a pu sortir le film de certaines mains, et j’ai finalement dû faire moi-même le montage afin d’amener le projet à bout. Toutes ces péripéties ont bien entendu eu un impact sur la qualité du produit final qui n’est pas celle que j’avais espérée au départ, mais je suis extrêmement fière d’être passée par cet apprentissage, d’être arrivée au bout et de pouvoir présenter un produit consommable. Faire un film seul n’est pas une petite affaire. Malgré les difficultés rencontrées au Cameroun, avec cet apprentissage, je retournerai réaliser d’autre projet dans mon pays, ma terre de naissance, mais cette fois en me servant de l’expérience de L’autre moi. C’est notre pays, malgré les difficultés et les moralités moindres, il faut faire avec et travailler à ce que les choses s’y améliorent.

Outre votre personnage, celui d’Emil Abessolo Mbo est également remarquable. Comment s’est passé le tournage entre les différents acteurs ? On imagine que tout n’a pas toujours été rose…

C’était vraiment une chance pour le film d’avoir Emil Abessolo Mbo, nous savons tous ce qu’il représente dans le paysage cinématographique camerounais. Acteur d’expérience comme lui, d’avoir accepté de jouer dans le film d’une débutante comme moi, c’était vraiment une grâce et il a été d’une grande aide pour l’aboutissement du projet. Car il m’aidait beaucoup dans mon jeu, et ma propre direction. Les autres acteurs, notamment ceux de Suisse, de par leur professionnalisme, ont tenu leur rôle sans problème. Nous avons par contre eu quelques difficultés avec certains acteurs au Cameroun qui a conduit à la suppression de plusieurs scènes après revisionnage des rushes. Il aurait fallu prévoir plus de temps pour travailler avec ces acteurs avant le tournage pour un meilleur résultat et ceci fait partie de l’apprentissage dont je parlais plus haut. Nous avions également des acteurs efficaces avec qui la direction d’acteur était très aisée.

Vous avez dû, au regard des difficultés dont nous venons de parler, presque tout faire dans le film : actrice, scénariste, réalisatrice, productrice, éclairagiste, jusqu’à la conception de l’affiche. Quels avantages et inconvénients en avez-vous tiré ?

Effectivement, l’autre moi était un premier projet et un film à très petit budget. Ayant eu la chance d’avoir eu une formation multidisciplinaire dans les métiers du cinéma, j’ai tenu plusieurs rôles différents dans l’équipe de tournage. Ceci représente un inconvénient majeur qui est le fait qu’il n’y ait pas assez de variabilité de style dans le film, les parties que j’ai gérées reflétant tout un seul style, le mien. Également, sur le plan de la qualité, il y a une certaine perte du fait que je n’étais pas forcément une spécialiste des différents métiers que j’ai pu faire sur ce film. Mes 2 spécialités indéniables sont la réalisation et l’actorat.

Pour ce qui est des avantages, faire un premier long métrage dans les conditions de L’autre moi est un apprentissage qui sera utile dans aucune école. Toucher à tous ces métiers du cinéma sur un projet aussi grand et aussi réel avec autant d’enjeu est la plus belle façon d’évoluer. Je ne peux pas parler de la fierté qu’on ressent après un tel accomplissement, être fière de soi nous amène à avoir confiance en nous. Et nous savons bien que la confiance en soi est la clé de la réussite dans notre existence sociale et professionnelle. Je sais aujourd’hui ma capacité de faire un film à très petit budget, et je sais également que lorsque j’aurai un budget acceptable le lèverait encore plus haut l’image du cinéma camerounais et africain.

Vous êtes en pleine préparation de l’avant-première, le 29 octobre prochain à Paris. Or, vous vivez à Genève. Comment se passe cette autre phase de préparation de la communication qui est cruciale pour la réussite de l’évènement ?

Le choix de Paris pour la première de L’autre moi est un choix qui s’imposait du fait de l’importance de Paris et des Etats-Unis dans le monde du cinéma et pour la promotion d’un film comme celui-là. À l’époque de la fin de nos études à l’école de cinéma, plusieurs de mes collègues de promotion avaient justement migrer vers la France ou les États unis, mais étant jeune maman, je ne pouvais pas me lancer dans un déménagement à ce moment-là. Paris est donc une plateforme inévitable en matière cinématographique, compte tenu de son public très réceptif et assez critique. Aujourd’hui, à l’heure du numérique et du digital, la localisation géographique n’a plus vraiment d’importance pour ce qui est de la diffusion de l’information et donc de vivre à Genève et préparer un évènement aussi important à Paris ne pose pas de problèmes. Je suis accompagnée par une équipe de communication qui est basée à Paris et qui s’occupe de tous les détails locaux liés à la préparation.

Qu’attendez-vous d’ailleurs de cette avant-première ?

Un film est fait pour être vu, pour véhiculer un message comme je le disais plus haut, et bien entendu, pour entendre les critiques. La critique est ce qui permet de s’améliorer et d’avancer. Donc j’attends de cette première de la critique, les retombées des interprétations des spectateurs et il faudra que je sois forte pour recevoir toutes ces critiques. J’espère également mon message principal passera sans ambigüités et pourra générer des débats constructifs à la suite.

On dit généralement, pour le cinéma comme pour l’écriture d’un livre, que le plus dur c’est souvent de commencer. Avez-vous déjà pensé au prochain scénario ?

Effectivement, le plus dur est de commencer. Il n’est pas facile de faire un film surtout dans les conditions qui ont été les miennes. Il faut toujours commencer quelque part pour pouvoir finir et je pense que les 6 ans que m’ont pris ce film ont été un bel exercice de persévérance. Donc il faut commencer toujours.  Quant au prochain scénario, pendant les 6 années passées, alors que L’autre moi était bloqué, j’ai été en manque total d’inspiration, je n’avais aucune idée de film. Sachant que tout part d’une idée, j’étais donc bloquée moi aussi, peut-être parce que restant sur un projet inachevé. Je m’en étais d’ailleurs confiée à certains collaborateurs avec lesquels j’étais en contact au Cameroun. Et curieusement, il y a une dizaine de jours, quand j’ai fini de boucler la bande-annonce de L’autre moi et publié sa sortie, j’ai passé une nuit blanche au cours de laquelle l’inspiration est revenue et j’ai eu l’idée de mon prochain film et j’y travaille déjà. Je peaufine l’idée et je vais entamer des recherches qui seront orientées vers un style de cinéma pas encore courant en Afrique et j’espère m’en sortir avec quelque chose de fantastique.  

Après le 29 octobre 2022 à Paris, pensez-vous organiser des représentations ailleurs en Europe, voire au Cameroun ou dans un autre pays en Afrique ?

Il est évident qu’une œuvre artistique quelle qu’elle soit est faite pour être montrée, sans limitation. Je souhaite donc que la séance du 29 octobre à Paris ne soit que la première d’une longue série de projections aux quatre coins du monde. J’en appelle donc ici aux distributeurs pour que ce vœu se réalise.

Entretien mené à Paris par Jean-Célestin Edjangué

𝗥é𝘀𝗲𝗿𝘃𝗲𝘇 𝘃𝗼𝘁𝗿𝗲 𝗽𝗹𝗮𝗰𝗲 👉🏽 https://lautremoi-film.com/lautre-moi-un-film-de-viviane-dayo/billetterie/

Rendez-vous 𝘀𝗮𝗺𝗲𝗱𝗶 𝟮𝟵 𝗼𝗰𝘁𝗼𝗯𝗿𝗲 à 19 h 30 pour l’avant-première du film « 𝗟’𝗔𝗨𝗧𝗥𝗘 𝗠𝗢𝗜 ».
Projection 👉🏽 𝗖𝗶𝗻é𝗺𝗮 𝗱𝘂 𝗙𝗼𝗿𝘂𝗺 𝗱𝗲𝘀 𝗜𝗺𝗮𝗴𝗲𝘀 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗲𝘀 𝗛𝗮𝗹𝗹𝗲𝘀 𝗱𝗲 𝗣𝗮𝗿𝗶𝘀
2 rue du Cinéma
75001 Paris

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